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  • Une phrase à la limite, un poème.Travail et crise du vers chez Pierre Alferi
  • Eric Trudel

. . . ici subit une exquise crise,fondamentale . . .

Stéphane Mallarmé

La poésie, au moins, peut la prose.Elle en est capable. Capable d'uneprose coupable de poésie.

Christian Pringet

L'intention des pages qui suivent est de réinterroger l'articulation entre "crise" (crise du vers, crise de la poésie) et "limite," en supposant que cette crise ne soit plus comprise comme ce qui précipite une fin indépassable, mais bien plutôt comme ce qui signale la possibilité d'un (re)commencement et d'une garantie de mouvement, à partir même de cette limite que la crise semble venir tracer. Une telle idée de la crise reste, nous semble-t-il, à l'image d'une rupture inaugurale qui allait bouleverser toute la poésie française du XXe siècle, cette "crise de vers," "exquise crise fondamentale"1 diagnostiquée par Mallarmé et à partir de laquelle allait s'engager un travail de redéfinition et de réinvention du vers, et du poème, pour l'ouvrir sur l'illimité. Après tout, ce qu'une limite fait toujours pressentir, en apparaissant, c'est bien cela, son contraire: l'illimité.2 Une autre façon d'avancer la même chose serait de concevoir, de manière quelque peu paradoxale et comme le suggérait le poète Christian Prigent dans un essai intitulé Ceux qui merdRent, que "la crise est l'état normal"3 de la poésie, qu'elle est "dans sa nature."4 Ou, pour le dire encore autrement, qu'elle est cela même qui constitue le "faire" du travail du poème. En nous tournant vers l'œuvre poétique de Pierre Alferi, c'est justement cette [End Page 57] "crise" ouverte, maintenue, ce travail de la phrase à la limite du vers (mais il faudrait ici entendre aussi: travail de la phrase, à la limite, du vers) que l'on voudrait donner à voir et qui retiendra l'attention. Il ne sera donc pas ou peu ici question d'une crise de la poésie, véritable ou pas, dont il faudrait reconnaître les signes et les symptômes, crise contemporaine telle qu'on l'évoque d'ordinaire, qu'on n'en finit pas d'évoquer; pas question, donc, de ressasser l'épuisement, l'étatlimite et l'avenir incertain d'un magma lyrique poétique que Francis Ponge jugeait intenable ou pire, inadmissible (comme l'affirma plus tard Denis Roche5), ou encore la crise continuellement ouverte des coups de sonde et coups de gueule formalistes d'avant-gardes successives, à la limite de l'illisible.

À la fois poète, philosophe, essayiste, romancier, fondateur de revue et, plus récemment, signataire de curieux objets filmiques appelés cinépoèmes, de piratages ventriloques, les Films parlants, de performances sonores ou d'aventures multimédias, comme le tout récent DVD Ça commence à Séoul, Pierre Alferi poursuit une pratique multiforme, un travail d'écriture tenant du brouillage, et qui refuse, manifestement, de s'en tenir à une quelconque limite: limite entre les voix, les genres, les formes, entre texte et image, entre le lisible et le visible. Mais aussi, de manière plus immédiatement intéressante ici, entre prose et poésie. Or on a pu dire, comme le rappelle Dominique Rabaté, qu'un "double régime," celui de la prose et de la poésie, informait, depuis Baudelaire, une large part de l'histoire d'une poésie moderne et contemporaine en crise:

. . . se met en place dans toute la poésie moderne un jeu fécond entre vers et prose, entre forme-vers et forme-prose. Il semble que les échanges qui se nouent entre l'une et l'autre instaurent une double nostalgie: d'un côté la prose va vers le poème comme un état de diction qui est son idéal, son rêve, mais cet état ne peut être que passager [. . .] symétriquement, le vers est habité par la nostalgie d'une allure plus libre, plus ondoyante [. . .], par l'envie d'une prose qui redonne la...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 57-73
Launched on MUSE
2010-05-09
Open Access
No
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