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—A Jean Pélégri

I

Ecrire, ce serait tuer la voix, l’épuiser, lui faire rendre souffle, la dépouiller   de son ton, de son accent, de son écho, de son déplacement d’air Ecrire, ce serait la coucher—elle, la voix première—, ce serait l’étrangler,   ou la tordre comme linge mouillé sur une corde au soleil,   la piétiner sinon,   l’ensevelir dans la boue, le pus, la pourriture Ecrire, ce serait l’exposer, la brûler pour atteindre ses os invisibles, ses nerfs   arachnéens, son acier étincelant, ce serait . . . Ecrire

Ecrire ma voix, celle d’autrefois qui fourmille encore aujourd’hui dans mes   orteils, sous mes pieds nus qui, chaque nuit, s’affolent jusqu’à la rive   de l’aube Ecrire la voix de chaque fillette, sa voix tapie dans ses cheveux que masque   le foulard noir luisant, la voix de la jouvencelle au crâne rasé alors que   ses yeux d’épouvante s’élargissent face à vous   face à toi qui, si longtemps après, écris.

II

Ecrire la voix des autres, de la mère orpheline qui clame le deuil infini,   de la mendiante qui fredonne dans les ruines, de l’infante qui rit à   peine, un seul sanglot, puis rien, la maison vide Ecrire toutes les voix, les sécher, les aplatir, les aphyxier, mais pas les pro-longer, illusion,   ni les pérenniser, toutes vos voix sur papier deviennent unique et informe magma,   de la boue,   hélas, de la boue femelle. Ecrire au coeur du hameau détruit   Raïs, Bentalha, ô Mitidja de l’enfance souillée Ecrire pour écraser, pulvériser, piétiner tous vos cris   qui ne composent pas symphonie   nul choeur, nul Gospel africain, aucun hululement berbère [End Page 7] Les cris d’une seconde bleue tendue jusqu’à l’horizon, et les massacres se suivent   là-bas près des vergers d’hier   à l’ombre de l’orangeraie, le long des ruisseaux où l’eau chante, Les cris, non, un geignement, goutte à goutte, s’écoule   voix d’un enfant, seul survivant.

III

Ecrire l’après-massacre   le silence revenu   les morts, libérés de leurs corps, frémissent tout autour   dispersés   non ensevelis Fosse commune des photographies projetées à travers le monde   cadavres en creux noir et blanc   Kronos aveugle, voici venu le Temps troué   Vieillard ivre qui titube, poing en avant pour maudire Ecrire pour effacer ce dévoilement absolu   ce linceul sans rituel   sans psalmodie Ecrire pour retrouver eux, les morts, mais avant   ou maintenant, quand ils nous parlent   car ils nous parlent.

  Disparus   émiettés   poussières de cristal, de quartz, de sable   se chevauchant les uns les autres   caravane d’un délire du retour   ils reviennent à nous, ils accourent   pour habiter ce désert de notre histoire   ils ont soudain pitié de nous   Piété manifeste devant nous, les encombrés,   Nous rendre l’air respirable   malgré ce soleil immobile

IV

Ils reviennent presque dans la hâte   de nous voir les convoquer,   les approcher, nous   nous, ou moi toute seule   dans la solitude   loin des caméras de la foule   hors de son oeil vorace   moi, sans voix, yeux baissés [End Page 8]   Le kalam à la main   ma plume de l’école coranique   quand, fillette, près des orangers,   et des ruisseaux dont l’eau chantait   j’apprenais à écrire   le premier verset   le dernier

J’apprenais aussi à écrire le français

Les morts reviennent en cohorte, sans visage particulier   corps mêlés les uns aux autres   pour ainsi dire amoureusement   des monstres à moi familiers   affectueux   morts enlacés qui s’avancent   la bru portée par la belle-mère jalouse   l’époux soupçonneux, yeux crevés   le patriarche autoritaire, mains brisées   tous, liés, confondus   dans un brouillard vert flottant   mais chacun sa voix nette   distincte   préservée   chacun, ses mots à lui, son dialecte,   sa fureur, sa douceur ils reviennent jusqu’à nous, jusqu’à moi

V

  Je demeure la fillette du village   Raïs, Bentalha, un an après moi qui m’entête à transcrire mais pour qui   les lieux du royaume profanés

Je...

Additional Information

ISSN
1527-2044
Print ISSN
0034-5210
Pages
pp. 7-14
Launched on MUSE
1999-10-01
Open Access
No
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