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Écrire c'est tout Jeanne Benameur Je n'ai jamais été jeune. Etre affrontée très tôt au verbe «périr». Savoir que la vie est périssable évite d'être jeune. C'était encore l'enfance. J'avais la bouche close. C'est toujours de là que j'écris. Pour ce moment-là . Ce moment où l'on apprend l'essentiel sans rien pouvoir en dire. On n'a pas la langue. On n'a rien. Alors on vit drôlement. Entre silence et cri. À l'intérieur de soi il y a tant de peur. Je crois que ma mère a eu une intuition géniale en m'apprenant très tôt l'alphabet. J'ai mis toutes mes forces à apprendre. C'était vital d'entrer dans une langue, d'y trouver sa maison, enfin à l'abri. Quand on est enfant, on va vers ce qui est bon pour soi sans savoir. Et c'est tant mieux. Je constate donc que je n'écris pas pour la jeunesse. J'écris pour l'enfance qui est en chacun de nous. L'enfance est grave. Un centre de gravité. Pour toute la vie. C'est vers ce point de gravité que je tourne toujours. Il s'agit toujours de s'approcher de l'indicible. En ce sens, on peut parler d'écrire pour l'enfance de chacun, ce serait sans doute plus adéquat. J'écris pour ce qui demeure dans l'enfance de la pensée, dans la difficulté à se savoir. J'ai l'espérance qu'un texte révèle. Quand je me mets à écrire, j'espère une mise à jour. À chaque fois. C'est, je crois, ce qui fonde ma nécessité d'écrire. Il faut que quelque chose appelle, demande à être éclairé pour que je me mette au travail. J'aime cet appel. C'est une aventure avec moi-même d'abord. Je ne sais pas ce que je vais découvrir au bout, mais je sais que cela fera de moi un être plus ouvert. Je découvre à l'intérieur de moi des espaces tus. L'écriture les éveille et leur permet d'être au monde. Ce sont des territoires d'enfance au sens premier du terme, des territoires qui n'ont pas encore la parole. Je m'intenoge sur le mot fiction. Je n'invente pas ce qui fait le sens de mes textes. Je ne fais que le révéler. D'abord à moi-même car l'écriture est un puissant révélateur de sens, ensuite pour un éventuel lecteur. Vol. XLV, No. 4 87 L'Esprit Créateur Ce que j'invente, c'est seulement la maison qui va donner un abri à ce sens. Il faut bien qu'il loge quelque part. C'est dans l'histoire. Alors je travaille l'histoire, pour qu'elle soit une maison accueillante, pas trop chargée. Une maison aérée, avec de vastes fenêtres mais aussi des coins d'ombre. Une maison où on puisse rêver. Je ne fais qu'interroger la vie. Dans chacun de mes textes. Et bien sûr j'intenoge son rapport avec la mort. L'enfance. L'adolescence. Là encore, ce n'est pas le mot «jeunesse» qui me vient. Pour moi, la jeunesse serait un état d'esprit sans la mort. Je crois que c'est pour cette raison que ce mot ne fait pas partie de ma langue, pour cette raison sans doute que j'ai écrit «Une histoire de peau». Dans l'enfance on sait la mort sans la dire. On en rêve. On fait des cauchemars. On a des peurs «inaisonnées», on figure la mort. Mais je crois qu'il s'agit de la mort des autres. On a peur de la perte, de l'abandon. Dans l'adolescence il me semble qu'il s'agit de la perte de soi. On s'apprend mortel. Grandir passe par là . C'est une épreuve. On se sait dans le temps. Alors nous les voyons, les adolescents... Pas de temps à perdre. Chaque jour compte. La moindre frustration peut prendre l'intensité de la trag...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 87-89
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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