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Lavage et patouillage: de la baignoire dans l'album pour enfants Cécile Boulaire LE BAIN SEMBLE TELLEMENT FAIRE PARTIE du quotidien du jeune enfant que personne ne s'étonne de voir représenter baignoires et scènes de bain dans les albums qui lui sont destinés. Pourtant derrière l'évidence se joue une partie complexe où motifs anthropologiques et symboliques interfèrent avec le discours éducatif hygiéniste. La puissance évocatrice de l'eau, l'objet même de la baignoire, récent si l'on s'en réfère à l'histoire des pratiques corporelles occidentales, la nécessaire nudité du baigneur ainsi que l'éventuelle mixité du moment de bain, voilà quelques-uns des enjeux qui font basculer l'album pour enfants du référentiel au littéraire. Commençons par balayer quelques certitudes: le bain n'a pas pour [seule] vocation de se laver. Par ailleurs, se laver ne passe pas forcément par le bain. L'ouvrage d'Anne Varichon, Le Corps des peuples1, rappelle ainsi que les Indiens Papago du sud de l'Arizona nettoient leur corps en le frottant avec de la terre sableuse et que les tribus indiennes d'Amérique du Nord utilisent un tipi de sudation. Par ailleurs, les peuples pratiquant par tradition l'immersion du corps le font rarement pour de simples motifs hygiéniques, les ablutions s'inscrivant dans un rituel de purification qui engage l'être dans sa globalité—qu'on pense au mikveh judaïque ou au bain matinal du brahmane. Gaston Bachelard note dans L'Eau et les rêves que «l'imagination matérielle trouve dans l'eau la matière pure par excellence, la matière naturellement pure»2. Enfin l'injonction de propreté corporelle dans notre société occidentale n'a pris que très tardivement la forme du bain. Georges Vigarello rappelle que c'est la méfiance à l'égard de l'eau pénétrant les corps, bien plus que des difficultés matérielles d'acheminement de l'eau, qui freine le développement des bains dans les usages domestiques3. De même, le bain quotidien du nourrisson est d'invention tardive, et les manuels de puériculture qui circulent dans la France du premier XXe siècle le décrivent avec une rigueur et des précautions qui en font un rituel quasi mystique4. Ainsi, rien ne va de soi dans ce qui est pourtant devenu un temps fort de la journée du jeune enfant. Une pratique apparemment simple et sans enjeu que les albums pour enfants, depuis le début des années 1930, vont évoquer parfois dans le seul souci de refléter le quotidien, mais bien souvent aussi en la réinvestissant de toute sa force symbolique. Vol. XLV, No. 4 73 L'Esprit Créateur A ma connaissance, l'une des premières baignoires de livres d'enfants apparaît dans l'Histoire de Babar le petit éléphant que Jean de Brunhoff publie au Jardin des Modes en 19315. On se souvient que l'éléphant, rendu orphelin par le meurtre de sa mère, fuit vers la ville, où il va peu à peu se «civiliser» avant de revenir dans la grande forêt se faire couronner roi. Le processus de socialisation de Babar est triple: il s'agit de quitter la sauvagerie animale pour s'humaniser, de quitter l'enfance pour l'âge adulte, enfin d'intégrer les manières d'être de la bourgeoisie. En quelques pages Babar adopte la station debout, se détourne de la vitrine des jouets et du jubilatoire ascenseur pour s'acheter un costume «d'une agréable couleur verte». Il peut ainsi être accueilli chez «son amie la vieille dame», dont la fréquentation lui permettra de parachever son éducation. Sur la même double page Jean de Brunhoff distribue quatre images itératives qui nous présentent la nouvelle vie domestique de Babar: il sait se tenir à table, dormir dans un lit. Le matin, il accompagne la vieille dame dans une séance de gymnastique, puis il prend un bain. Jean de Brunhoff n'abuse pas des effets faciles...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 73-86
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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