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Par la forme radicalement ouverte, non chronologique et non systématique de son énorme Tableau de Paris (1781– 89),1 Mercier à la veille de la Révolution élabore un discours sur la mort qui rompt autant avec le discours romanesque qu'avec le discours philosophique. Dans le roman du xviiie siècle à structure biographique, la mort d'un personnage principal (Manon, Julie, Madame de Tourvel et tant d'autres) immanquablement servira de point d'orgue à une vie d'exception, étoffera ou approfondira une leçon morale, fera résonner une fatalité. C'est que la fiction « livre une chronique ambigüe de la mort, à la fois reflet du nouvel air du temps et accélérateur des prises de conscience, en forçant le trait, et en donnant aux expressions exceptionnelles une audience nouvelle ».2 De leur [End Page 61] côté les philosophes, lourdement influencés par la philosophie antique, insistent sans originalité particulière sur la nécessité d'une acceptation sereine de notre condition.3 Mercier, lui, élabore en pointillés un discours décidément différent4 où la mort est objet d'observation et de méditation en tant qu'elle advient et qu'elle a lieu dans le monde social, contemporain et urbain: le Paris des années 1770–80. Certes, il est comme tout penseur de son temps familiarisé avec la prédication chrétienne, les grands textes de fiction et les diverses veines philosophiques (stoïques, libertines, matérialistes, déistes, etc.) fournissant les cadres de pensée, les topiques, l' « horizon d'attente » de ses contemporains. Mais parce que la grande ville est son objet premier,5 ce qui le différencie au premier chef est l'exceptionnelle attention portée au quotidien où s'insinue la mort—au monde du travail, du commerce, aux coutumes, croyances, attitudes et comportements des Parisiens selon leur condition sociale, aux spectacles de la rue. C'est en cela, d'ailleurs, qu'il procure aux historiens de la mort une riche source d'information. Pourtant, bien que son auteur ait lui-même écrit que dans le Tableau de Paris « comme dans ceux de Rembrandt les couleurs noires dominent » (1:22), il ne s'agit évidemment pas d'un texte sur la mort. Lorsque donc Mercier décrit et critique les pratiques du mourir à Paris à son époque, il les insère de façon discontinue dans la vue mouvante des vivants et son immense complexité telle qu'elle se déploie sur les plus de 3 000 pages du Tableau. Et il les traite en écrivain. Multipliant les perspectives dans de brefs chapitres ou fragments hétérogènes, diversifiant son écriture selon l'enjeu moral ou politique, selon l'exigence esthétique du contexte, il crée un discours irrégulier, hybride et fragmentaire, fait de descriptions en forme et de courtes notations, d'analyses [End Page 62] sociales et d'anecdotes satiriques, de méditations lyriques et de reportages. Aucun type d'écriture singulier ne saurait à lui seul prendre en charge la diversité des angles adoptés.

C'est que, fasciné par l' « espèce » urbaine dans sa continuité vitale, Mercier s'intéresse aux façons dont la mort est intégrée au jour le jour dans la vie et dans la ville. La latence que Vovelle comme beaucoup d'historiens note « entre l'expression littéraire privilégiée et l'attitude du grand nombre »6 est considérablement atténuée grâce au Tableau car Mercier saisit la mort en mouvement. En effet, il enregistre et interroge sans relâche un nombre important d'usages et de procédures coexistants, certains archaïques, d'autres très neufs, à une époque où les attitudes devant la mort sont notoirement en transition.7 Il demande donc, non pas « pourquoi mourronsnous? » ni « que deviendrai-je après ma mort? » mais bien: « comment mourrons-nous ici et maintenant? », pesant, développant, liant chacun de ces termes. Car la mort dans le Tableau n'est envisagée qu'en situation et en collectivité. Il ne s'agira pas de « la mort de moi » ni de « la mort de toi...

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