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  • La Modernité linguistique de Madame Bovary
  • Gilles Philippe (bio)

En quoi le premier grand roman de Gustave Flaubert peut-il être déclaré linguistiquement « moderne » ? Parce que la question est naïve, elle exige des réponses complexes. On sait en effet que ni l'histoire de la langue ni même celle de la littérature ne procèdent par ruptures nettes. On sait aussi que l'on court toujours, en telles matières, le risque de l'illusion rétrospective : celle de réduire le premier grand roman de Flaubert aux traits langagiers que l'on trouvera mieux représentés dans le reste de l'œuvre, ou à ceux et ceux-là seuls que la postérité stylistique entérinera. Pour éviter ces écueils, il faut peut-être considérer que la modernité linguistique de Madame Bovary ne s'envisage que sur l'histoire longue du statut et de la fonction assignés aux réalisations langagières littéraires, mais aussi qu'une telle modernité ne s'envisage pas seulement rétrospectivement, mais encore en se demandant comment une œuvre catalyse une mutation, engagée peut-être depuis longtemps, dans le rapport littéraire à la langue.

On ne pourra donc répondre à la question que l'on vient de poser qu'en observant le détail du texte à partir de l'histoire longue des imaginaires littéraires et langagiers. C'est de cette histoire longue que nous avons en effet besoin pour rendre compte d'un énoncé aussi bref que « mais à présent tout s'oubliait » (III-5, 395–961 ), qui peut emblématiser—on va le voir—la modernité linguistique de Madame [End Page 735] Bovary. Pour qu'un tel énoncé soit possible, il a fallu que la vocation même de la langue littéraire change, qu'on exige de celle-ci un mode spécifique de référenciation capable de rendre compte du phénomène tel qu'il apparaît à la conscience, tout en effaçant la conscience elle-même. On le voit ici, le repérage temporel embrayé « à présent » exigerait que le texte indique un sujet de conscience contemporain du moment signalé ; or, la proposition « tout s'oubliait », tout en dénotant un phénomène strictement psychique, est construite de sorte que soit évité le renvoi à une conscience. En quoi la représentation d'un phénomène de conscience sans mention de la conscience du phénomène exigeait-elle une révolution dans la grammaire ? En quoi cette révolution « phénoméniste » témoigne-t-elle d'un changement dans la fonction langagière assignée au texte littéraire ? C'est que nous allons essayer de voir.

La langue postromantique et la référence floue

Avec Madame Bovary, Flaubert veut renforcer le statut « littéraire » de la « prose » et répondre à une sorte de sentiment, souvent latent dans son discours, parfois parfaitement explicite, d'une insatisfaction face à la langue en général, c'est-à-dire peut-être face au français en particulier, en tant que langue appropriée à la littérature. Or, une telle insatisfaction n'est pas propre à Flaubert : elle se situe au croisement de deux grandes lignées critiques de l'idiome national. La première est héritée de la fin du siècle précédent : c'est le procès du français comme langue arythmique, procès dont Rivarol constitue le représentant la plus célèbre. La recherche d'une « prose aussi rythmée, aussi sonore que le vers », selon l'expression toujours citée d'une lettre du 1852, n'est finalement que l'ultime développement du débat de la fin du XVIIIe siècle sur la prétendue pauvreté prosodique et sonore du français2 . La seconde lignée occupera surtout la fin du siècle de Flaubert et le début du siècle suivant : c'est le procès d'une langue incapable d'exprimer l'impression, ou plus largement « les sensations [End Page 736] modernes3  » selon l'expression d'Edmond de Goncourt en 1870, ou plus étroitement « la pensée en...

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Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 735-745
Launched on MUSE
2008-01-10
Open Access
No
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