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  • Sartre et la tentation Bovary
  • François Noudelmann (bio)

Le différend qui oppose les spécialistes de Flaubert à L'Idiot de la famille relève d'un malentendu persistant sur le statut de la vérité littéraire : en écrivant cette somme sur l'auteur de Madame Bovary, Sartre a moins cherché le sens total d'une œuvre qu'il n'a poursuivi une obsession personnelle et théorique, menée depuis sa lecture d'enfance. L'Idiot de la famille est en effet le mouvement tournant d'une spirale déroulée pendant une cinquantaine d'année, nourrie de questions critiques et de projections fantasmatiques. Le roman de Flaubert présente à la fois une image et un objet autour desquels tourne Sartre qui ne se place pas sur le terrain de la critique littéraire.

Pour le jeune Poulou des Mots, Madame Bovary s'inscrivait déjà dans un projet de vie, entre le défi aux adultes et la comédie enfantine. Il avait demandé la permission de lire ce roman plutôt réservé aux adultes dans une famille puritaine et sa mère avait objecté : « « Mais si mon petit chéri lit ce genre de livres à son âge, qu'est-ce qu'il fera quand il sera grand? » — « Je les vivrai! » Cette réplique avait connu le succès le plus franc et le plus durable. »1 Qu'est-ce que vivre un texte, pour l'enfant Sartre? L'incarner comme les héros chevaleresques à bon marché des romans de Zévaco? Ou plonger dans la complexité psychologique des personnages d'Emma et de Charles? Il existera toujours une tension chez Sartre dans sa relation au texte de Madame Bovary entre étudier et vivre, l'une des postures jouant contre l'autre : l'étude du texte a pour but de dégriser le lecteur, de déjouer l'incarnation imaginaire; mais Sartre ne renonce toutefois pas au plaisir de vivre le texte imaginairement, sur un autre mode toutefois que celui [End Page 797] de la lecture naïve. Le but implicite de L'Idiot de la famille, en deçà du programme théorique, est d'inventer une écriture critique qui permettrait de « vivre » le texte.

Le Projet d'une vie

À partir d'une perspective plus large qui prend en compte toute l'œuvre philosophique de Sartre, la question d'une incarnation vivante des textes et des images se dessine depuis les tout premiers écrits sartriens (L'Imagination, La Nausée, L'Imaginaire . . .) et se poursuit souterrainement dans tous ses livres. Nulle surprise dès lors à constater dans L'Idiot de la famille les interrogations reformulées sur l'incarnation de la conscience, du désir, de l'histoire. Comment Flaubert incarne-t-il son époque, comment s'incarne-t-il dans ses personnages, comment sa maladie incarne-t-elle un rapport à sa famille et à la société, comment les lecteurs font-il de son roman l'incarnation de leurs espoirs et de leurs déceptions? Toutes ces questions désignent des modes d'incarnation pour un lecteur du XIXe siècle comme du XXe siècle. Alors « vivre » un texte se distingue, pour Sartre, de la vivisection universitaire qui traite les livres comme des tombeaux et leurs contenus comme des cadavres. Il préfère les réincarner par sa propre chair, ses désirs, ses peurs, ses obsessions contemporaines. Et Madame Bovary reste pour Sartre ce miroir aux alouettes dans lequel viennent se perdre et se trouver les lecteurs fascinés, comme il le fut lui-même, enfant reclus dans la bibliothèque familiale.

Le roman de Flaubert présente donc une pierre de touche de la pensée sartrienne et L'Idiot de la famille constitue le projet d'une vie, évoqué dès l'École normale supérieure dans les années 20, puis dans les Carnets de la drôle de guerre en 1940, enjeu plus tard d'un défi avec un Garaudy alors marxiste et débouchant sur un millier de pages en 1950, pour donner les 3000 pages inachevées en 1972, ouvrant sur un quatrième tome à venir. Cet inachèvement, bien qu...

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Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 797-807
Launched on MUSE
2008-01-10
Open Access
No
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