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  • «Du réel écrit…»
  • Jacques Neefs (bio)

Emma, bouleversée par la lettre de rupture que vient de lui faire parvenir Rodolphe, se tient au bord du vide :

Le rayon lumineux qui venait d'en bas directement tirait vers l'abîme le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s'élevait le long des murs, et que le plancher s'inclinait par le bout, à la manière d'un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entourée d'un grand espace. Le bleu du ciel l'envahissait, l'air circulait dans sa tête creuse, elle n'avait qu'à céder, qu'à se laisser prendre ; et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l'appelait.

– Ma femme ! ma femme ! cria Charles

Elle s'arrêta. »

(II, 13, p. 319)1

Flaubert rend sensible, dans ce moment du texte, le vertige d'être, et l'étrange minceur de ce qui fait l'existence. La « conscience » donnée au personnage s'élide, elle est pur sentiment d'attraction, dans la lumière et le vide : « Le rayon qui venait d'en bas directement tirait vers l'abîme le poids de son corps ». Qu'advient-il de « moi » quand être n'est plus que sentir le poids de mon corps, tendu vers la chute ? Flaubert écrit la force de réalité d'un désir de défaillance, et livre le personnage – et le lecteur – à une sorte de conscience défaite, à l'expérience d'une dissolution intime : n'être plus que l'espace qui m'entoure : « … presque suspendue, entourée d'un grand espace. » Et [End Page 697] Flaubert amplifie encore la dissolution de la conscience de soi : « Le bleu du ciel l'envahissait, l'air circulait dans sa tête creuse… » On peut considérer que le texte rend ainsi le personnage à son peu d'existence, qu'il fait alors coïncider celui-ci avec son défaut de matérialité, avec l'inconsistance de son « être de papier ». Pourtant, c'est bien l'effet inverse qui est produit, celui, pour le lecteur, d'une vision sensible et ample, persistante, de l'irreprésentable fragilité d'être.

Dans la suite immédiate, alors qu'Emma a tenté de se reprendre pour paraître au dîner avec Charles, un détail passe, surgit plutôt, qui actualise de manière forte la chute : « Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place. Emma poussa un grand cri et tomba raide par terre, à la renverse. » (321). Le « bleu du ciel » s'est comme concentré en ce point bleu, fugace mais comme imprimé dans la rétine, du tilbury – on comprend bien sûr qu'il s'agit de celui de Rodolphe – et la chute retenue du suicide, se concrétise alors en ce corps à la renverse, comme si la vision vertigineuse de soi se réalisait alors – « raide par terre »2 . Dans ces deux segments, complémentaires comme dans ces retables où l'action est répartie en instants qui se côtoient, l'action est complète, le bouleversement est accompli, la conscience d'Emma s'effondre dans « le poids de son corps ».

L'intériorité ouverte à tout vent, le corps rendu pesant, la prose de Flaubert trace les frontières d'une expérience de la conscience, d'une expérience plus que d'une « représentation », par l'intimité mimétique qu'elle déroule, anime, accentue. On mesure dans de tels passages que l'écriture déploie encore autre chose que la projection d'une « subjectivité », ce par quoi se définit la fiction, d'après Dorrit Cohn3 . C'est à la lumière d'une semblable expérience sensible que Merleau-Ponty développe le rapprochement qu'il fait de la peinture et de la littérature :

La tâche du langage est semblable [à celle de la peinture] : étant donné une expérience qui peut être banale mais qui se résume pour l'écrivain en une certaine saveur très précise de la vie, étant donné par ailleurs des mots, des formes...

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Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 697-712
Launched on MUSE
2008-01-10
Open Access
No
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