'Examen D'identité':
Voyageur Professionnel Et Identification Diasporique Chez Jean-Philippe Toussaint Et Abdelkébir Khatibi
Jean-Frédéric Hennuy
Bennington College
Abstract

À travers la question du rapport à l'autre et à soi-même, la lecture des romans de Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir Khatibi nous forcent à une analyse où l'on est appelé à redoubler de vigilance face à des certitudes identitaires considèrèes, bien trop souvent encore, comme inébranlables et indéfectibles. Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir Khatibi nous rendent sensibles au fait qu'en début de ce troisième millénaire notre identité personnelle est toujours déterritorialisée. Nos voyages, nos traversées chroniques des frontières ne visent plus à fonder des territoires, mais nous forcent à faire en permanence l'examen de notre identité, à créer des identités diasporiques. Identitaires, nos voyages le sont parce qu'ils nous contraignent à former et reformer une carte d'identité composée d'une multiplicité d'appartenances. Identitaires, nos voyages le sont aussi et avant tout parce qu'ils nous mettent face au caractère protéiforme de notre étrangeté.

et la visite des pays estrangers, […], mais pour en rapporter principalement les rumeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui […] Ce grand monde […] c'est le miroüer où il nous faut regarder pour nous connoistre de bon biais.1

Travel, which is like a greater science, brings us back to ourselves.2

We went abroad not to learn the secrets of others, but to learn the secret of ourselves.3

Man is man through other men; God alone is God through himself.4

Les frontières se manifestent essentiellement lorsqu'on les traverse, c'est-à-dire, lors de nos voyages. De nos jours, cette affirmation semble aller de soi, car pratiquement tout le monde, à un moment ou à un autre, a traversé une ou plusieurs frontières nationales. Les progrès technologiques des moyens de communication, ainsi que la démocratisation et l'accélération des moyens de transport, ont accru la fréquence de nos voyages. Ces progrès sont devenus les agents formateurs d'un monde global dans lequel chacun d'entre nous devient un voyageur en puissance, un être transfrontalier et transnational, en d'autres termes des nomades, des voyageurs nés! [End Page 347] Cependant, cette généralisation du voyage a pour inconvénient la banalisation et l'appauvrissement de notre réflexion quant aux conséquences qu'il engendre sur la formation de notre identité individuelle.

La rencontre d'un écrivain du 'premier' monde, c'est-à-dire 'occidental' et 'postcolonisateur' tel que Jean-Philippe Toussaint, avec un écrivain du dit 'tiers-monde', c'est-à-dire 'non Occidental' et 'postcolonisé' tel que Abdelkébir Khatibi, fournit le terrain idéal pour une analyse de l'influence du voyage sur celui ou celle qui le pratique. Le choix de ces deux écrivains n'est pas anodin, car malgré les différences qui séparent leur histoire et leur culture, une relation d'anxiété face à la langue et à la littérature française les lie intimement. Des écrivains tels que Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir Khatibi, malgré leur succès et l'indéniable qualité de leur écriture, se trouvent sans autre forme de procès relégués dans la position d'écrivains périphériques. Position qui, contre toute attente, crée un lien de connivence entre ces écrivains francophones qui ne peut être ignoré et se doit d'être étudié.

Grâce à l'analyse du récit de Jean-Philippe Toussaint, Autoportrait (à l'étranger), et à celui d'Abdelkébir Khatibi, Un été à Stockholm,5 il sera possible de montrer que les voyageurs mis en scène dans ces récits pratiquent une forme de voyage dont la nature les pousse à questionner la spécificité de leur identité individuelle. Cette analyse essayera de montrer que toute notion d'identité ne peut plus, à l'heure actuelle, se concevoir comme provenant d'un principe immuable légué par une nationalité, un attachement à un territoire délimité par des frontières, mais bien comme un processus d'identifications que l'on qualifiera de 'diasporiques'.

Immigrations, émigrations, exils, mouvements et déplacements non seulement d'individus isolés, mais aussi de populations entières font aujourd'hui partie intégrante de notre monde. C'est pour cette raison que le concept de 'diaspora' se doit d'être redéfini. Il reste toujours profondément attaché à son sens étymologique de dissémination, de dispersion, de déplacement et de traversées des frontières. Il faut y ajouter qu'aujourd'hui l'explication des pratiques diasporiques ne peut plus être, selon James Clifford, réduite à un épiphénomène de l'État-Nation.6 L'incessante circulation des biens et des personnes à travers le monde fait évoluer la notion de frontière comme une articulation qui favorise l'instauration de systèmes de relations et de connexions. L'État-Nation jusqu'alors producteur d'une politique d'identification exclusive, unique et immuable, fait place, [End Page 348] aujourd'hui, à des ensembles de communautés de 'zones de contact'.7 Arjun Appadurai parle de 'global ethnoscapes'. Néologisme nécessaire afin d'expliquer les changements importants que subit le concept d'identité (identité sociale, nationale, culturelle, individuelle) depuis la fin du XXe siècle.8

Face à une telle évolution, on ne peut donc plus parler de territoires nationaux tels qu'ils étaient définis par l'État-Nation — c'est-à-dire détenteurs d'une seule et unique identité, culture, littérature, langue et religion. Il est maintenant nécessaire de parler d'espaces à la fois multiculturels, multiraciaux, multilingues. On voit alors fleurir dans les théories qui tentent de définir de telles zones de contacts des termes tels que frontière, voyage, créolisation, hybridité, transculturation, diaspora, et, par extension à cette dernière, le terme 'diasporique'.

Le voyage que pratiquent les narrateurs de Jean-Philippe Toussaint et d'Abdelkébir Khatibi fait partie de l'émergence de ces relations transnationales ou plutôt trans-nationalisantes qui favorisent la naissance de processus d'identification que l'on peut qualifier de 'diasporique'. Ce terme permet de définir des identifications basées sur le déplacement, les traversées de frontières géophysiques, nationales et politiques. L'adjectif 'diasporique' renvoie ainsi à la mise en place d'un processus d'identification qui transcende les frontières, c'est-à-dire qui offre la possibilité d'un attachement à un ailleurs, à une autre temporalité, à une autre culture, à une autre vision du monde. Ce terme permet également de ne pas nier l'attachement à un 'homeland'9 imaginaire ou concret, c'est-à-dire un espace culturel originaire. Le signifiant 'diasporique' en tant qu'extension du terme 'diaspora' inclut donc, comme l'explique James Clifford,10 la possibilité d'un attachement simultané à plusieurs endroits.

C'est pour cette raison qu'il est nécessaire de parler de processus d'identification et non pas simplement d'identité. Le voyage devient un acte spécifique qui déclenche un processus qui se veut être une constante remise en question de soi, une éternelle reconstruction. À partir de cette problématique théorique, il est alors fascinant d'analyser de quelle manière, dans les récits de Jean-Philippe Toussaint et d'Abdelkébir Khatibi, le voyage se fait l''opérateur d'analyse' de la forme que prend l'identité individuelle de leur narrateur/personnage/voyageur. [End Page 349]

Ces voyageurs qu'ils mettent en scène sont d'un type particulier que l'on peut qualifier, avec Khatibi, de 'professionnel'. Dans un premier temps, c'est leur profession qui les amène à beaucoup voyager. D'un côté, Jean-Philippe Toussaint écrit le récit d'un écrivain dont le voyage est constitué d'une multitude d'étapes passant par des villes telles que Tokyo, Kyoto, Prague, Hanoï, ou encore Hongkong, Berlin, Nara et Sfax. De l'autre côté, Abdelkébir Khatibi présente un traducteur-interprète 'en simultané', nommé Gérard Namir, qui se rend à Stockholm pour une conférence internationale sur la neutralité suédoise, et finit par y passer le reste de l'été. Dans un deuxième temps, leur voyage n'est pas semblable à celui du représentant de commerce, de l'homme d'affaires ou celui du touriste. Le 'voyageur professionnel' possède des motivations différentes. Le concept provient du récit de Khatibi qui le décrit comme un voyageur qui n'a pas la 'passion archaïque' de l'exotisme photographique, qui n'est ni un ethnologue, ni collectionneur d'images, mais bel et bien un voyageur qui 'veut passer les frontières avec une souplesse d'esprit' (Été, p. 9). Le voyage qu'entreprend le 'voyageur professionnel' possède, toujours selon Khatibi, une valeur d'initiation qui génère un questionnement qui permet la reformulation de son identité individuelle, un 'retour auprès de soi, en d'autres termes un recentrage sans perte de points d'équilibre' (Été, p. 10).

C'est ce type de voyageur que Jean-Philippe Toussaint met en scène. La structure bipartite du titre, Autoportrait (à l'étranger), annonce d'emblée une introspection occasionnée par le voyage à l'étranger. La première partie du titre suggère une réflexion du narrateur sur le mode autobiographique, tandis que la seconde, qui peut sembler accessoire parce qu'elle se trouve entre parenthèses, est en fait originale puisqu'elle place cette introspection dans le cadre du voyage à l'étranger. Perspective inhabituelle qui met le 'voyageur professionnel' de Jean-Philippe Toussaint dans une situation qui le pousse à se considérer dans le rapport d'une double altérité: la sienne, dans le sens où le passage de la frontière fait de lui un étranger, et celle de l'Autre qu'il rencontre, c'est-à-dire celui qu'il considère comme étranger.

Cependant, si Toussaint et Khatibi mettent tous deux en scène la problématique d'un 'voyageur professionnel', il est impératif de faire remarquer qu'ils ne démarrent pas sur le même pied. En effet, le narrateur de Jean-Philippe Toussaint, qui en toute vraisemblance peut être l'écrivain lui-même, se trouve dans une position différente de celle de Gérard Namir, le narrateur d'Abdelkébir Khatibi, qui lui aussi a de fortes ressemblances avec l'écrivain. Le fait que le narrateur de Jean-Philippe Toussaint appartient au monde occidental fait de son voyage un passage vers une altérité chargée de connotations littéraires et philosophiques fortes. Qu'il le veuille ou non, qu'il en soit conscient ou non, dès que le voyageur occidental sort de son monde, il ne peut échapper, au travers de sa rencontre avec les individus du monde dit 'tiers', à une relation de postcolonisateur à postcolonisé. [End Page 350] Cependant, la grande variété des villes dans lesquelles le voyageur professionnel de Jean-Philippe Toussaint se rend peut être interprétée comme une prise de conscience de la nécessité de rencontrer et de se confronter à une multitude d'altérités. C'est vraisemblablement la seule option qui lui permet de remettre en question, voire même de sortir d'un tel paradigme.

De son côté, la situation du narrateur d'Abdelkébir Khatibi est aussi complexe que celle de Jean-Philippe Toussaint, car, en tant que Maghrébin vivant en France, il est toujours déjà placé dans l'altérité. Dans son livre, La Langue de l'autre, Khatibi explique que le nom de Namir est construit sur la base de trois traits culturels: 'la francité de Gérard, l'arabité et la berbérité de Namir'.11

En donnant ce nom à son personnage, Abdelkébir Khatibi l'a positionné d'emblée dans une extranéité ontologique. La Suède comme destination acquiert ainsi une importance particulière, car elle se distingue politiquement (entre autres choses) des autres pays occidentaux par sa neutralité politique. La Suède est un pays qui n'attaque pas, qui ne colonise pas et qui ne veut pas être attaqué. Comme l'explique l'un des conférenciers de la conférence où Gérard Namir travaille en tant que traducteur-interprète: 'En termes moins couverts, il y a la guerre, la paix et la neutralité, qui est un troisième terme' (Été, pp. 51–53). La neutralité suédoise est ici présentée comme une alternative, comme un 'troisième terme', qui permet à la Suède d'envisager, par rapport à la majorité des autres pays européens: 'À nos portes, il y a la dialectique des frontières (côté Soviétique), et la stratégie de dilution (côté américain), une partie de l'Europe étant de plus en plus orientée sur son centre' (Été, p. 55). Neutralité politique d'un État qui refuse de prendre parti entre deux positions opposées.

La neutralité se fait ici 'troisième terme' et représente une position que Louis Marin définit comme étant 'l'écart des contradictions', l'écart entre l'un et l'autre, 'ouvrant dans le discours un espace que le discours ne peut accueillir; troisième terme, mais supplémentaire, et non synthétique'.12 La neutralité n'est donc pas la combinatoire de deux positions opposées, mais produit bel et bien une position tierce supplémentaire, jamais fixe et qui se vit comme une différence.

C'est la réflexion sur la politique de neutralité de la Suède qui poussera Gérard Namir à adopter ce même positionnement pour lui-même: 'Neutre je devais l'être à double titre: pour une politique de la neutralité et pour moi-même' (Été, p. 48). Gérard Namir, 'voyageur professionnel', devient alors un être neutre, un troisième terme que le voyage sort de la dichotomie de l'un et de l'autre, d'une dynamique hiérarchisante qui le [End Page 351] positionnait dans l'altérité. C'est aussi à travers cette notion de neutralité que le voyageur de Jean-Philippe Toussaint rejoindra Gérard Namir au moment où la multitude de ses étapes aura fait de lui un être toujours en mouvement, toujours entre un chez-lui (homeland) et un ailleurs, toujours étranger, toujours face à l'étranger, toujours entre l'un et l'autre. La neutralité engendrée par le déplacement géophysique du voyage transforme le voyageur professionnel en un être dont l'identité individuelle ne peut dès lors plus se satisfaire de l'aporie centralisante d'une mise à résidence dans un territoire fermé par des frontières nationales.

Le voyage se trouve être ainsi une expérience géographique et une rencontre de l'Autre. Et c'est justement parce qu'il propose l'alliance entre une expérience physique de l'espace traversé et une expérience intellectuelle de l'altérité que le voyageur professionnel de Toussaint et de Khatibi prend conscience du fait que les notions de voyage, d'identité individuelle et d'espace sont intimement liées. Comme le fait remarquer Jacques Rancière, le voyage établit le lien qui unit le processus d'identification à un processus de spatialisation.13 Le voyage est par conséquent collatéral au concept d'espace. Cette affirmation qui va de soi s'avère pourtant mettre en jeu des notions beaucoup plus complexes. En effet, le concept 'd'espace' fait immédiatement référence à un autre concept, celui de 'lieu'. Puisque cette analyse fera régulièrement référence à ces deux concepts, mieux vaut par conséquent prendre les devants et ouvrir ici une courte parenthèse qui permettra de les définir, de cerner les enjeux et les influences qu'ils exercent sur la relation entre le voyage et le processus identitaire.

Michel de Certeau offre à ce propos une perspective philosophique très utile: le lieu, selon lui, s'oppose à la possibilité pour deux choses de se trouver à la même place. Les éléments appartenant au lieu sont placés les uns à côté des autres, ils occupent chacun un endroit distinct qu'ils définissent comme 'propre'. En d'autres termes, le lieu est synonyme de 'stabilité'. À l'opposé, Michel de Certeau définit l'espace comme étant animé par l'ensemble des mouvements qui s'y déploient. Il est l'effet produit par les 'opérations qui l'orientent, le circonstancient, le temporalisent et l'amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles'. L'espace est pour Michel de Certeau synonyme de plurivocité et d'instabilité que gère un dialogue entre conflits et contrats. En somme, dit-il, 'l'espace est un lieu pratiqué'.14

Par le mouvement qu'il engendre, le voyage est donc un acte créateur d'espaces. Il instaure, entre autres choses, une dialectique entre un extérieur étranger et un intérieur familier. Le voyage n'est donc pas le franchissement de la simple délimitation cartographique que représente la [End Page 352] frontière entre deux pays, mais est bel et bien un passage vers la dissolution de la permanence, de la stabilité et de l'homogénéité vers la neutralité, une position de troisième terme.

La prise de conscience de l'importance de ce phénomène se traduit, au moment du départ, chez les voyageurs de Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir Khatibi, par une angoisse. Chez Jean-Philippe Toussaint, cette dernière est mentionnée à plusieurs reprises dont notamment dans l'épigraphe:

À chaque fois que je voyage m'étreint une très légère angoisse au moment du départ, angoisse parfois teintée d'un doux frisson d'exaltation. Car je sais qu'aux voyages s'associe toujours la possibilité de la mort — ou du sexe (éventualités hautement improbables évidemment, mais néanmoins jamais tout à fait à exclure).

(Autoportrait, p. 8)

Angoisse teintée par l'ambiguïté de l'exaltation, car une fois parti, tout peut arriver: le sexe et la mort ont le pouvoir de changer radicalement une vie. Dans le voyage rien n'est à exclure. L'angoisse et l'imprévu sont également présents au moment du départ chez Abdelkébir Khatibi: 'Mes tout derniers préparatifs de départ furent si rapides que cette vitesse croisée provoqua en moi un vertige intense […] Personne n'a décidé la logique de cette histoire, ni sa juste combinaison' (Été, pp. 9–10). Le départ constitue une mise en mouvement vers un espace extérieur, une mise à distance, voire même un arrachement, qui fait tomber le voyageur dans une neutralité libératrice qu'il ne comprend pas encore à ce moment précis. Le départ est angoissant car le déplacement physique qu'il engendre est aussi le passage vers une position de neutralité dans laquelle le voyageur perd une partie de 'lui-même', une part de son unicité, et lors même qu'il n'est pas encore étranger, autre à lui-même. Il prend la forme d'un troisième terme qui n'est ni l'un ni l'autre, il est voyageur, voyageur-professionnel toujours dans le passage, dans le mouvement, la traversée, l'entre-deux des frontières.

Le moment du départ c'est-à-dire le moment précis de la mise en mouvement, du passage des frontières prend pour les voyageurs de Jean-Philippe Toussaint et d'Abdelkébir Khatibi une importance considérable. C'est notamment à l'aéroport et dans l'avion que ce processus se met en marche. Toussaint et Khatibi décrivent alors les effets qu'ils exercent sur le voyageur.15 Ils sont, en effet, perçus comme des lieux dont l'anonymat impose une intimité paradoxale entre les voyageurs enveloppés d'une courtoisie illusoire. Et cette dernière est elle-même régie par de 'strictes convenances' qui refusent tout 'débordement', qui imposent de 'tenir sa place'. On découvre également que les effets de l'aéroport et de l'avion sur le 'voyageur professionnel' de Toussaint et Khatibi ont une portée de plus grande envergure. Ils ne sont pas uniquement des endroits où il est possible de s'adonner à la rêverie fugitive, mais ils sont surtout des [End Page 353] endroits où les voyageurs perdent tous leurs repères spatiaux et temporels, où ils se trouvent totalement désorientés et ne savent plus qui ils sont comme le démontre Khatibi avec beaucoup de poésie: 'N'avez-vous jamais remarqué que lorsque nous sommes dans un avion, nous avons la bizarre sensation d'habiter dans une grotte préhistorique comme des singes informatisés' (Été, p. 13).

Si on revient à la définition du 'lieu' que donne Certeau, on constate que l'aéroport et l'avion ne peuvent être considérés comme des 'lieux' à proprement parler. Ce sont des endroits de passage qui ont pour effet de neutraliser l'identité individuelle de celui ou celle qui les traverse. Si l'on se réfère à la problématique du neutre telle que l'a définie Marin,16 l'aéroport et l'avion sont des 'lieux autres (ni l'un ni l'autre)', puisqu'ils matérialisent le passage entre deux frontières; mais ils sont aussi 'l'autre du lieu', c'est-à-dire des non-lieux. Afin de mieux comprendre ce tour que prend l'idée de lieu, il est alors nécessaire de convoquer la définition du 'non-lieu' que propose l'anthropologue Marc Augé. Celui-ci établit une distinction entre 'lieu' et 'non-lieu', dans laquelle le 'non-lieu' n'est pas une absence de lieu, mais plutôt un espace qui ne peut se définir comme identitaire, relationnel et historique. À l'opposé, le non-lieu est, toujours selon Augé, un agent de désidentification par lequel les voyageurs entament le premier pas vers 'l'expérience de la rencontre de soi'. Augé explique ce processus par le fait que 'dans le non-lieu, l'anonymat relatif qui tient à une identité provisoire peut être ressenti comme une libération pour ceux qui pour un temps n'ont plus à tenir leur rang, à se tenir à leur place, à surveiller leur apparence'.17

L'avion et l'aéroport sont donc bel et bien des non-lieux, des espaces neutralisants qui permettent le passage d'une unité, d'un 'propre, créateur d'une identité qui "assigne à résidence"',18 vers un lieu 'autre' qui met le voyageur face à une double altérité: celle de celui qu'il considère comme étranger, et sa position d'étranger en tant qu'individu hors de ses frontières nationales. Dans les récits de Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir Khatibi, l'aéroport et l'avion jouent, en tant que 'non-lieux', le rôle médiateur du pont qui, comme l'explique Certeau:

soude et oppose des insularités. Il libère de l'enfermement et il détruit l'autonomie. Il laisse ou fait ressurgir hors des frontières l'étrangeté qui était contrôlée à l'intérieur, il donne objectivité à l'altérité qui se cachait en deçà des limites […] Tout se passe comme si la délimitation même était le pont qui ouvre le dedans à son autre.19

L'aéroport et l'avion représentent de manière intrinsèque cette délimitation ou frontière dont parle Certeau. Ils font d'elle non plus une simple marque, [End Page 354] une ligne qui délimite deux territoires sur une carte, mais la transforment en une zone neutre d'entre-deux, de 'marche' (pris au sens étymologique du terme). Si on prend comme paradigmes les concepts avancés par Certeau, Augé et Marin, on constate que la neutralisation opérée dans les non-lieux que sont l'avion et l'aéroport permet au voyageur professionnel de Jean-Philippe Toussaint et d'Abdelkébir Khatibi d'engager dans la suite de leur voyage une 'praxis' particulière des espaces citadins dans lesquels ils se rendent.

C'est en effet l'espace de la ville étrangère que ces voyageurs vont pratiquer de façon originale. L'expérience de la découverte de ces villes étrangères va devenir la machine analytique de leur identité individuelle. Le 'voyageur professionnel' du récit de Jean-Philippe Toussaint arrive à Hong Kong dans le mouvement de 'l'immense masse du Boeing fondant sur la piste d'atterrissage' (Autoportrait, p. 15). Images dorénavant classiques que l'on voit dans tout film montrant un avion atterrissant à Hong Kong. La ville apparaît d'abord, au loin, comme un point qui scintille qui laisse deviner la présence d'une ville. Puis on aperçoit ses habitants, ces hommes anonymes en chemise blanche qui déambulent dans les rues, 'sur le pas de leur porte, les bras croisés', entourés du clignotement de milliers d'idéogrammes (Autoportrait, p. 15). Cependant, il est nécessaire de constater que Jean-Philippe Toussaint offre une vision de cette ville quelque peu différente, puisqu'elle va du haut vers le bas et propose un regard qui embrasse le paysage dans sa totalité.

Ce premier regard, qui trouve peut-être son origine dans le stéréotype ou même le 'fantasme' de l'Orient, est omnipotent et dominateur. Certeau définit ce type de regard comme un 'œil totalisant' dont l'élévation transfigure le voyageur en voyeur et le met à distance, le rend étranger. Du haut de l'avion, en regardant par le hublot, le voyageur de Toussaint n'a conscience que d'une 'ville-panorama'.20 La vue décrite par Jean-Philippe Toussaint est celle de la virtualité des cartes postales, des magazines et des guides touristiques. Ce regard 'totalisant', venu du haut, distancie le voyageur, le rend totalement étranger à la ville et à ses pratiques.

Au premier abord, on serait en droit de penser que le récit de Jean-Philippe Toussaint est celui du voyage d'un Occidental à la recherche d'un divertissement orientalisé. Mais ce ne sont là que 'Premières impressions' (c'est le titre du premier chapitre), car le regard 'ville-panorama' ne peut provoquer une pratique spécifique de l'espace, si ce n'est celle du touriste. Cependant, 'le voyageur professionnel' n'a rien en commun avec le touriste que Victor Segalen qualifiait de 'proxénète de la sensation du divers',21 cet individu dont le voyage n'est que la recherche d'impressions. [End Page 355]

Le 'voyageur professionnel,' au contraire, va, à travers son voyage à l'étranger, générer des liens de relation, de nouvelles appartenances. En ce sens, c'est de l'exote qu'il est le plus proche, c'est-à-dire de ce voyageur qui ne connaît pas 'la tranquillité, qui doit toujours être en mouvement, en voyage'.22 Il représente un type de voyageur qui tend à se placer à égale distance entre lui-même et l'Autre. Comme l'explique Segalen, il pratique une 'sorte de va-et-vient indispensable entre sa propre spécificité et la particularité de l'Autre'.23 Voyageur professionnel/exote, toujours déjà en mouvement, dans la neutralité, dans le non-lieu du passage entre l'Un et l'Autre. Le 'voyageur professionnel' chez Jean-Philippe Toussaint est le voyageur dont les 'premières impressions', au regard dominant de la verticale, sont remises en question par le passage à une position de neutralité. Ce regard du haut vers le bas cède rapidement la place à un horizontal, d'en bas. L'omnipotence de la verticalité laisse ainsi libre cours à la possibilité de la surprise, au dévoilement de l'inattendu. Il est alors question du point de vue de celui qui 'pratique' la ville dans laquelle il se trouve: un regard qui établit une relation à autrui, une rencontre 'réelle' avec l'Autre.

Cette remise en question ne doit pas nécessairement avoir lieu lors de confrontations importantes, mais peut tout simplement se produire à partir d'un petit incident de la vie quotidienne. Lors de son étape à Berlin, le narrateur de Jean-Philippe Toussaint est amené à se rendre dans une boucherie. Il y entre l'esprit chargé d'idées préconçues sur les Berlinois, dont la réputation est 'd'être secs, impatients et peu aimables' (Autoportrait, p. 21). D'emblée, le voyageur de Toussaint se trouve face aux Berlinois dans un rapport d'opposition, dans une relation de positif–négatif. En d'autres termes, dans le pays d'où il vient, les gens ne sont pas comme les Berlinois. Et celui-ci d'ajouter, tout voyageur qui parle l'allemand avec un accent incorrect sera traité avec encore moins de patience. Fort de ces préjugés, la rencontre entre le narrateur et la bouchère, 'une jeune femme, car c'était une jeune femme, une méchante et corpulente jeune femme' (Autoportrait, p. 22) qui, selon lui, le regarde d'un air suspicieux, devrait inévitablement tourner à l'affrontement. Il n'en sera rien, la bouchère accédera avec courtoisie aux exigences puériles et agaçantes de son client étranger. Alors qu'il pense avoir ainsi obtenu le respect de la part de la bouchère, le narrateur finit par s'en aller sans dire au revoir et ajoute, entre parenthèses: '(je n'aime pas les gens désagréables.)' (Autoportrait, p. 24).

Cette remarque entre parenthèses pourrait être de moindre importance, cependant elle joue ici un rôle considérable. Elle renverse la dynamique [End Page 356] culturelle dans laquelle le narrateur est emprisonné. En effet, toute la scène est déterminée par les préjugés sur l'antipathie des Berlinois, et par le fait que le narrateur met tout en œuvre pour démontrer qu'ils sont vrais. La pensée inscrite entre parenthèses devient l'espace d'une réflexion particulière: toute la dynamique de différence par le négatif que le narrateur a patiemment mis en place s'y trouve soudainement renversée: le personnage désagréable s'avère ne pas être la bouchère qui n'a jamais cessé d'être courtoise, mais bien le narrateur lui-même. Les parenthèses ont donc pris la forme d'un non-lieu qui neutralise l'opinion qu'avait le narrateur des Berlinois. Elles représentent l'espace précis où le voyageur rencontre non seulement l'Autre, mais se met aussi face à lui-même. Cette rencontre de l'Autre déclenche chez le voyageur de Jean-Philippe Toussaint des mécanismes qui vont le forcer à renégocier l'immuabilité de son identité individuelle.

Cette remise en question identitaire on la retrouve également mise à l'œuvre dans les promenades qu'entreprend le 'voyageur professionnel' de Toussaint dans les villes qu'il visite. Lors de sa seconde visite à Kyoto, le narrateur réalise que la ville n'est plus la même, certains endroits ont disparu. La découverte de ces changements le pousse alors vers l'introspection:

Je pris conscience que le temps avait passé […] je me suis soudain senti triste et impuissant devant ce brusque témoignage du passage du temps. Ce n'était guère le fruit d'un raisonnement conscient, mais l'expérience concrète et douloureuse, physique et fugitive, de me sentir moi-même partie prenante du temps et de son cours.

(Autoportrait, p. 119)

L'effet du temps sur la ville se transmet à la vie et à la conscience de soi du voyageur: en se promenant, il réalise que la ville a changé et par la même occasion que lui aussi a changé. Les promenades, en tant que pratiques géographiques de l'espace, sont à l'image d'une pratique de l'identité individuelle, la pratique de la ville devient pour le voyageur de Jean-Philippe Toussaint une nouvelle manière d'exister. Même si elle se passe dans la peur et l'angoisse, cette expérience est enrichissante, car le voyageur de Toussaint prend finalement conscience de l'inutilité de sa résistance au temps et à ses effets:

Jusqu'à présent cette sensation d'être emporté par le temps avait toujours été atténuée par le fait que j'écrivais, écrire était en quelque sorte une façon de résister au courant, une manière de m'inscrire dans le temps, de marquer des repères dans l'immatérialité de son cours, des incisions, des égratignures.

(Autoportrait, pp. 119–20)

En terminant son récit sur cette constatation, Toussaint engendre un rapport métaphorique entre l'expérience de la géographie des villes étrangères dans lesquelles il se rend et la construction d'une cartographie humaine, une identité individuelle hétérogène à géométries variables. C'est non seulement en traversant les frontières, mais également en [End Page 357] arpentant les territoires étrangers que le 'voyageur professionnel' met en action son processus d'identification.

De son côté, Khatibi établit également une relation entre les déambulations urbaines du voyageur professionnel et le questionnement de son individualité. La pratique de l'espace de la ville de Stockholm entreprise par le voyageur d'Abdelkébir Khatibi est très semblable à celle du voyageur de Toussaint: 'Le ciel était loin, je devais m'appuyer sur mon énergie tellurique pour frayer mon chemin à travers cette ville et sa population, et qui sait? À travers sa carte du cœur et de l'esprit' (Été, p. 19). Jeu sémantique intéressant qu'on ne peut négliger ici, car l'action de 'se frayer un chemin' dans Stockholm devient, grâce au déterminant possessif 'son', métaphorique du 'chemin identitaire'. À travers la découverte de Stockholm, Gérard Namir déchiffre sa mémoire, arpente l'itinéraire de sa vie, y explore le secret des frontières, des passages, des issues ou des impasses: 'secret initiatique du voyageur […] Je me dis quelquefois: Étrangers nous le sommes tous — jusqu'au bout du monde' (Été, p. 62).

La ville initie le 'voyageur professionnel' à lui-même, elle lui révèle le secret de sa perpétuelle étrangeté. La découverte de l'espace citadin par la pratique de la flânerie, des promenades dans la 'ville d'entre les ponts' (Été, p. 87) engendre une rencontre métaphorique avec celui qui la pratique. Les déambulations de Gérard Namir entraînent une perception spatiale péripatéticienne, une vision 'd'en bas' qui joue un rôle initiatique pour le 'voyageur professionnel' qu'il est.

Cette initiation, Gérard Namir la fait au travers de sa rencontre avec Lena, l'hôtesse de l'air qui le séduit dans l'avion. Lorsqu'il l'aperçut pour la première fois, il comprit que 'son voyage [avait changé] sensiblement de direction' (Été, p. 12). Le voyage à Stockholm va se faire carte du cœur! Gérard Namir est en vacances de cœur. En effet, lorsque Gérard Namir fait la connaissance de Lena, il est dans une situation sentimentale indécise, entre deux possibilités: divorcer ou non de sa femme, Denise. Ils se sont accordé un an de réflexion. À son arrivée à Stockholm, Namir est un voyageur sentimentalement étourdi que Lena va recueillir et initier à lui-même. Durant un été suédois,'un court intervalle entre deux longs hivers', Gérard Namir se trouve entre deux 'Aimances', deux femmes, l'une 'régulière' et l'autre 'irrégulière' (Été, p. 121). Entre l'Une (Denise), et l'Autre (titre de la seconde partie: 'L'autre femme'), Lena, l''étrangère' (Été, p. 29) dont la simple rencontre fait de lui un autre homme: 'J'étais déjà un autre homme lorsque je sortis de l'hôtel pour mon rendez-vous hypothétique au café Prinsen' (Été, p. 29).

Une grande importance est accordée au récit de ce premier rendez-vous, car, très discrètement, la narration change de personne. À deux reprises, elle passe de la première personne du singulier à la troisième personne du singulier (Été, p. 29). Ce changement n'est pas inopportun, car c'est entre [End Page 358] ces deux occurrences qu'un premier questionnement identitaire se met en marche. Le passage à la troisième personne du singulier indique une mise à distance du narrateur. Ces brefs changements d'un élément de la narration attirent l'attention du lecteur sur le moment où le narrateur commence à s'observer du dehors. Grâce à Lena, Gérard Namir va se regarder de l'extérieur, comme un étranger.

Aux côtés de Lena, 'presque sur sa trace' (Été, p. 35), Gérard Namir va découvrir Stockholm. Lena 'la volante' (Été, p. 152), être évanescent toujours entre ciel et terre, va le rendre sensible à 'la beauté du neutre' (Été, p. 89) que représente la Suède, pays entre terre et mer. Elle lui fait comprendre que son identité individuelle réside dans l'équilibre entre la nature et l'homme. Le rôle de Lena va au-delà de celui de simple guide, elle est la sibylle qui fait naître chez Gérard Namir l'idée que ce voyage est un 'chapitre initiatique de sa vie' où l'espace et le temps sont remesurés par leur horloge intérieure (Été, p. 42).

Retour nécessaire et inévitable à la géographie, à ce que Marin appelle les 'arts d'inscrire et de lier des lieux dans la surface, aux "sciences" qui organisent et font signifier l'espace',24 pour comprendre l'importance du rôle que joue Lena dans la remise en question de l'identité individuelle de Gérard Namir. Les déambulations dans Stockholm et la liaison amoureuse avec Lena forment une expérience de l'Autre qui fait vivre à Gérard Namir des moments de vérité, des moments de transformation identitaire. Se forme ainsi le 'filet d'itinéraires'25 qui sera sa nouvelle carte d'identité.

Cette carte, Gérard Namir, la décrit sous la forme d''un carré magique cerné par un cercle' (Été, p. 153). Le cercle c'est bien entendu la ville de Stockholm. Elle met à disposition un espace géophysique qui permet la création de ce 'carré magique' composé de personnages aux formes mythiques. À la suite de Lena, le second de ses personnages n'est autre que Gérard Namir lui-même: 'Narrateur et traducteur, je m'incarne dans ces transfigurations: je parle et j'écris, je parle et je traduis, je raconte et je suis le scribe de mon histoire' (Été, pp. 152–53). Figure complexe toujours en état de déstabilisation qu'incarne sa profession de traducteur-interprète en simultanée. D'emblée, ce travail place, de façon ontologique, Gérard Namir dans une position de neutralité permanente.

La troisième figure est celle d'Ulrika, dite 'la digitale' (Été, p. 152), personnage aux formes multiples que Gérard Namir rencontre grâce à Lena. Elle est claviériste et au fur et à mesure qu'elle tape sur le clavier de son ordinateur elle devient la mémoire mythique de Gérard Namir. Elle s'empare de son esprit pour le déprogrammer et le reprogrammer. Sibylle artificielle, [End Page 359] 'tisseuse de songes et d'énigmes' (Été, p. 151), les mots qu'elle tape sont 'les mots de passe, le programme, le code, l'archive' (Été, p. 93) qui mettent Gérard Namir sur la voie d'une ré-écriture de son identité individuelle.

Et puis finalement, la dernière figure de ce carré magique, peut-être la plus importante, est incarnée par Alberto Albertini, un producteur vénitien qui se rend à Stockholm pour tourner un film sur René Descartes. Alberto prend la forme d'un 'médium désenvoûté' qui met toujours Gérard Namir en position de doute, de réflexion sur lui-même: 'Alberto tu as l'art de me mettre toujours en position d'écoute. De travail sur moi-même' (Été, p. 153).

Les questions que se pose Alberto sur les raisons du voyage en Suède du philosophe français — que le Vénitien aime appeler 'René Des Cartes' — semblent s'adresser indirectement à Gérard Namir: 'Oui, oui, pourquoi René Descartes s'exila-t-il de plus en plus vers le nord? Que cherchait-il à éviter? Vers quelle découverte de lui-même? Européen, le premier penseur européen, mais son Europe n'est-elle pas étrange!' (Été, p. 25). En effet, Gérard Namir entreprend son voyage dans un état d'esprit très proche de celui de René Descartes: 'Voyager, changer de pays et de langue, excite ma pensée et mon surplus de plaisir. Chaque fois que je traverse une frontière, j'ai le curieux pressentiment qu'un secret va m'être livré' (Été, p. 27). Deux voyages semblables, à la recherche d'une initiation identitaire qui passe inexorablement par la Suède: 'pays neutre, à la fois européen et plus ou moins autre chose' (Été, p. 72).

La rencontre avec Alberto fait comprendre à Gérard Namir que par ses voyages l'identité de Descartes est peut-être plus européenne que française. En d'autres termes, être européen pour Alberto se résume en 'une stratégie du regard sur le monde!' (Été, p. 72). Gérard Namir intériorise cette vision et réalise que le voyage de Descartes en Suède est l'archétype de son propre voyage. À cause de ses nombreux voyages, Descartes a passé plus de temps à l'étranger qu'en France, et dans un certain sens ils ont profondément affecté son identité individuelle.

Avec la formation de ce carré magique, Gérard Namir prend conscience que son voyage à Stockholm possède la force mystique de la 'transfiguration' religieuse et ainsi change le regard qu'il porte non seulement sur lui-même, mais sur le monde et les hommes (Été, pp. 133–35). Le monologue intérieur de la 'prière' donne à Gérard Namir la possibilité de se 'recentrer' sur lui-même, de prendre conscience et d'admettre une identité individuelle 'excentrée'. La rhétorique de la prière lui donne le moyen de 'se livrer' à lui-même, de parler de ce qu'il est, 'un étranger inquiet'. Passage de la stase à l'extase, transfiguration initiatique, cette réflexion permet à Gérard Namir d'accepter une identité individuelle qui change constamment, en permanente évolution. [End Page 360]

Conception de l'identité qu'a largement développée Amin Maalouf.26 Il explique en effet que l'identité de tout un chacun consiste en la somme de toutes ses appartenances et se trouve ainsi ne jamais être la même d'une personne à une autre. Amin Maalouf considère comme dangereux, voire même 'meurtrier', d'imposer à un individu quel qu'il soit de choisir une seule et unique appartenance qui dominerait les autres. Certaines de nos appartenances peuvent être dominantes dans des circonstances particulières, mais notre identité ne peut jamais se résumer à une seule d'entre elles. Ce principe, fondement de la pensée de Maalouf, justifie sa véracité à l'heure actuelle où le monde se dirige inexorablement vers la 'globalisation'. L'identité individuelle, explique encore Maalouf, 'n'est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l'existence'.27 Pour Maalouf, il est tout à fait acceptable d'avoir un pays ou une patrie d'origine et un ou plusieurs pays d'adoption.

Grâce à une telle perspective, on peut alors comprendre que la création du fameux 'carré magique' permet à Gérard Namir de se former une carte d'identité qui n'est jamais déterminée et dont le dessin et les contours sont toujours en voie d'élaboration. Le 'voyageur professionnel' d'Abdelkébir Khatibi n'abandonne pas ses appartenances au cours de son voyage; il les emporte avec lui et y ajoute de nouvelles figures en cours de route.

Le voyage qu'entreprend le 'voyageur professionnel' autant chez Khatibi que chez Toussaint a pour effet de le placer dans une position de neutralité, de troisième terme, où 'il est constamment amené à s'interroger sur ses appartenances, sur ses origines, sur ses rapports avec les autres, sur la place qu'on peut occuper au soleil ou à l'ombre'.28 Le voyage possède cette particularité de placer celui ou celle qui le pratique dans une position d'extériorité qui offre la possibilité de poser un regard sur lui-même ou elle-même à la fois à partir de la position de l'Autre et par rapport à l'Autre. L'avantage d'une telle situation permet au voyageur professionnel de 'sortir de lui-même', de 'déjouer le point de vue intérieur par le regard extérieur et vice versa'.29 De cette façon, il se donne la possibilité de développer des configurations identitaires différentes, de penser autrement, de réévaluer son identité individuelle, de la sortir de l'enracinement des bipolarités simplistes telles que Moi et l'Autre, centre et périphérie, intérieur et extérieur. L'identité personnelle est dès lors confrontée aux [End Page 361] différences que produisent les rencontres avec l'Autre et les traversées des frontières culturelles.

Le voyageur professionnel se trouve en effet pris entre deux cultures et découvre que certains comportements, certaines valeurs appartenant à son pays d'origine, ont perdu toute validité. En se confrontant à l'Autre, en explorant sa différence — la sienne et celle de l'Autre — il met en place un processus d'identification diasporique. L'identité individuelle du 'voyageur professionnel' devient le trait d'union qui traverse les frontières culturelles, ethniques, religieuses, linguistiques.

Le voyageur professionnel sort de l'impasse créée par ce qu'Amin Maalouf appelle les 'identités tribales',30 ces identités essentialistes, exclusives et isomorphes ancrées dans 'un champ idéologique d'altercation, assignées mais aussi revendiquées, stigmatisées et emblématiques'.31 Le processus d'identification diasporique que met en place le 'voyageur professionnel' chez Toussaint et Khatibi est un immense et perpétuel bruissement animant d'innombrables appartenances qui éclatent, crépitent, fulgurent sans jamais prendre une forme définitive.32 L'identification diasporique est un processus de fragmentation à travers lequel l'identité individuelle devient une mosaïque aux frontières poreuses et où se met en place un jeu de possibilités d'appartenances et d'allégeances infinies.

En mettant en scène le personnage du 'voyageur professionnel', Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir Khatibi transcendent le paradoxe de la frontière, surmontent le fait qu'elle sépare en même temps qu'elle rapproche. L'identification diasporique qui en découle leur permet d'incorporer sans hiérarchie autant la différence que la ressemblance. Le 'voyageur professionnel' est cet être qui à notre époque devrait être un peu en chacun de nous, un individu qui doit s'assumer pleinement dans la diversité, 'un relais entre les diverses communautés, les diverses cultures'.33 Jean-Philippe Toussaint et Abdelkébir en ont pris conscience et nous montre à travers leur récit que le chemin de l''humaine liberté'34 réside dans notre 'devenir-voyageur professionnel', un voyageur qui appartient à la mouvance du voyage telle que l'œuvre nietzschéenne nous l'avait léguée:

[Un voyageur] qui est parvenu, ne serait-ce que dans une certaine mesure, à la liberté de la raison [et qui] ne peut rien se sentir d'autre sur cette terre que voyageur — pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un dernier but: car il n'y en a pas. Mais enfin, il regardera, les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde; aussi ne [End Page 362] devra-t-il pas attacher trop fortement son cœur à rien de particulier; il faut qu'il y ait aussi en lui une part vagabonde, dont le plaisir soit le changement et le passage.35

En d'autres termes, un être qui, à l'image de Socrate lorsqu'on lui demandait d'où il venait, répondait qu'il ne venait 'pas d'Athènes', mais 'du monde'!

Additional Information

ISSN
1468-2931
Print ISSN
0016-1128
Launched on MUSE
2007-01-10
Open Access
No
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