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  • L'Action
  • Olivier Remaud

Jules Michelet Trouve Les éléments principaux de son concept d'action dans une lecture précoce, à la fois attentive et passionnée, des œuvres de Giambattista Vico (1668-1744)1 . Premier traducteur du philosophe italien en France, il observe dès 1827, dans le Discours sur le système et la vie de Vico qui accompagne son édition de morceaux choisis, qu'il faut répéter le « premier principe de la Science nouvelle ». Ce principe énonce que « les hommes ont fait eux-mêmes le monde social, tel qu'il est ; mais ce monde n'en est pas moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées »2 . Si l'on veut saisir la polysémie du terme « action » chez Michelet, qui équivaut à une logique du « faire », il convient d'abord d'expliciter les deux arguments centraux de ce passage et d'en développer, dans un troisième moment, les implications méthodologiques.

Selon Vico, les hommes créent eux-mêmes les institutions qui organisent leur vie en commun. Ils ne font pas l'histoire à proprement parler, mais ils sont les auteurs des règles, des coutumes et des croyances qui structurent le monde civil. Ils disposent à ce titre d'une « force vive », que Michelet nomme « principe héroïque » et qu'il décrit de la manière suivante : « J'appelle ainsi le principe héroïque : l'humanité se fait et se crée elle-même. La force vive qui est l'homme se crée en actes, en œuvres, en cités et en dieux, qui sont son œuvre aussi »3 . À travers cette définition de l'action humaine, Michelet expose sa propre intuition critique. Celle-ci consiste à déchiffrer le cours entier de l'histoire universelle de l'humanité non plus en fonction des actes individuels, mais d'après les créations de l'imagination collective. Épicure et Lucrèce affirmaient déjà que les populations primitives font leurs mondes à l'image des dieux qu'ils voient en imagination. En lisant Vico, Michelet renoue avec cette tradition du matérialisme antique qui explique les croyances sociales par la peur des phénomènes naturels et la capacité qu'ont les premiers hommes à leur donner un aspect anthropomorphique. Les conclusions qu'il en tire révolutionnent la science historique :

Le mot de la Scienza nuova est celui-ci : l'humanité est son œuvre à elle-même. Dieu agit sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais il n'y point d'homme divin. Ces héros mythiques, ces Hercule dont le bras sépare les montagnes, ces Lycurgue et ces Romulus, législateurs rapides, qui, dans une vie d'homme, accomplissent le long ouvrage des siècles, sont les créations de la [End Page 40] pensée des peuples. Dieu seul est grand. Quand l'homme a voulu avoir des hommes-dieux, il a fallu qu'il entassât des générations en une personne, qu'il résumât en un héros les conceptions de tout un cycle poétique. À ce prix, il s'est fait des idoles historiques, des Romulus et des Numa. Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques ombres. Le philosophe les relève et leur dit : Ce que vous adorez, c'est vous-mêmes, ce sont vos propres conceptions [...]. Les miracles du génie individuel se classent sous la loi commune. Le niveau de la critique passe sur le genre humain. Ce radicalisme historique ne va pas jusqu'à supprimer les grands hommes. Il en est sans doute qui dominent la foule, de la tête ou de la ceinture ; mais leur front ne se perd plus dans les nuages. Ils ne sont pas d'une autre espèce ; l'humanité peut se reconnaître dans toute son histoire, une et identique à elle-même. Ce qu'il y a de plus original, c'est d'avoir prouvé que ces fictions historiques étaient une nécessité de notre nature4 .

Cette longue citation, extraite de l'Histoire romaine de 1831, résume la...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 40-44
Launched on MUSE
2006-09-26
Open Access
No
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