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L'Esprit Createur 46.3 (2006) 60-68



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L'Intellectuel en puissance

Dartmouth College

Jules Michelet adresse à ses auditeurs cultivés et bourgeois du Collège de France la question qui le tourmente : « Faisons-nous assez pour le peuple? » Quelle réponse cherchait-il ?

Non pas celle que lui propose le poète et chansonnier célèbre, Béranger (1780-1857), l'innovateur de la chanson libérale et patriotique qui avait « au plus haut degré le sens populaire ». Celui-ci lui conseille de laisser faire le peuple : « Pourquoi vous arrogez-vous le privilège aristocratique de vouloir éclairer le peuple ? Laissez-les faire, ils trouveront leur lumière et ils arriveront, ils verront plus clair à la leur qu'ils ne pourraient voir à la vôtre »1 .

Dédaignant cette réponse, et la condescendance qu'elle révèle, Michelet insiste sur le fait qu'il n'impose nullement sa volonté ; il s'agit de révéler « ce qui tout naturellement couvait dans le cœur de l'homme » (Cours 2:371), de « raviver dans l'âme du peuple la foi de la Révolution : travail, famille et patrie » (Cours 2:219). Une fois le peuple ranimé, « il chantera lui-même pour lui ; et nous, nous écouterons. Mais aujourd'hui, c'est nous d'abord qui devons parler, écrire » (Cours 2:382).

Il s'indigne de l'attitude de laisser-faire recommandée par le poète, car elle nie le rôle généreux et public que s'était attribué Michelet, celui de réconcilier la nation. La passivité est dangereuse, laissant à d'autres qui n'ont pas « la patrie dans le cœur » le soin de déformer les masses courageuses et instinctives, mais peu réfléchies, ce qui les oblige à différer leur entrée dans la cité (Cours 2:356). Si l'historien parle pour eux, c'est qu'il est nécessaire à la nation : « Je parle, parce que personne ne parlerait à ma place »2 . Cette intervention lui incombe en tant qu'« homme de loisir », disons de culture ; son devoir est de représenter « l'homme de travail [...] qui ne peut s'exprimer » (Cours 2:267-68). S'adressant aux hommes de réflexion et d'études, artistes, et écrivains dans une note du Peuple, l'historien les invite à honorer leur obligation envers le peuple muet : « nous avons un devoir saint et sacré envers le peuple »3 .

Dans sa pratique, Michelet cherche à participer à la vie et aux débats de son époque, sans toutefois s'engager dans l'exercice de la politique, ni dans aucun parti, car cela limiterait son indépendance et le rendrait partial, partiel, incapable de représenter la nation intégrale : « Quiconque se mêle aux partis est garrotté par un fil invisible » (Cours 2:202-03). Le projet régénérateur de l'historien est national et politique en ce sens qu'il veut réformer ses compatriotes pour les apprêter à participer à une république durable. Sa leçon ? [End Page 60] Diminuer l'hostilité et le soupçon entre les classes en leur disant ce qu'elles pensent, ou plutôt, ce qu'elles penseraient si elles étaient plus lucides. « Nous, que faisons-nous ? Nous interrogeons, à part tout système, tout intérêt religieux, la vérité du passé, la vérité du présent. Nous recueillons en notre sein le souffle de l'avenir, vos pensées confuses encore, vos aspirations. Confrontées avec le passé, couvées en nous et peu à peu formulées, nous les apportons ici. À vous de les reconnaître ! »4 . C'est donc aux hommes de plume de se prêter comme sujets linguistiques pour signifier le sujet et l'objet de l'énonciation, surtout pour le peuple5 . La transformation des Français dépend de la conscience qu'ils prennent de leurs véritables désirs. Michelet prétend traduire « tout ce qu'ils avaient dans le cœur », et même leur faire vouloir « ce qu'ils voulaient » (Cours 2:366).

Dans le discours de...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 60-68
Launched on MUSE
2006-09-26
Open Access
No
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