Le paradoxe de l'ecrivain: Le savoir et l'ecriture (review)
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Claude Vaillancourt, Le paradoxe de l'écrivain. Le savoir et l'é critureMontréal, Tryptique, 2003, 180 p.

Lire et écrire. Sensibilité et savoir. C'est sous la forme d'une constante dichotomie que se présente le livre de Claude Vaillancourt, Le paradoxe de l'écrivain, un recueil de brefs essais («Intuition et connaissance», «L'imposteur et le spécialiste», «Le mensonge qui dit la vérité», etc.) dont la teneur réside dans le questionnement du rapport qui se tisse entre l'écriture, voire l'écrivain, et le savoir.

À quel point est-il nécessaire de connaître avant de commencer à écrire? Que doit savoir un écrivain ? Que peut-il savoir ? L'auteur d'œuvres littéraires est-il un artiste ou un savant? Voilà des interrogations qui permettent à l'auteur de cet essai d'explorer des textes de grands auteurs d'époques différentes, tels Montaigne, Voltaire, Balzac, Flaubert, Eco, pour n'en mentionner que quelques-uns, afin de formuler des réflexions, parfois graves, parfois amusées qui mènent toutes à l'idée que la connaissance est infinie et inépuisable. Ainsi, selon Vaillancourt, la course pour la connaissance ressemble au combat avec «l'hydre de Lerne», ce monstre à plusieurs têtes qu'on ne peut pas vaincre car, «lorsqu'on croit avoir abattu une tête, avoir exploré avec beaucoup de bonne foi un champ de la connaissance (parfois minime), apparaissent deux nouvelles têtes, des domaines à découvrir dont on ne soupçonnait pas l'existence». Autrement dit, celui qui se propose de tout connaître avant de se mettre à écrire est voué à l'échec: l'intuition, les pulsions, l'inspiration de cet écrivain avide d'érudition s'évanouissent devant la rigidité du savoir, sa sensibilité se dissipant dans la quête illusoire des connaissances qui ne s'accomplit jamais totalement. Le triste destin de cet auteur, dont l'oeuvre risque de se perdre à force de trop savoir, fait penser à Proust pour qui l'érudition, n'est que «cette fuite de nous-mêmes», la recherche non pas du temps perdu, mais «des moyens de s'en distraire». Tel paraît être le piège qui menace l'écrivain savant. D'après Vaillancourt, «lire et écrire » devraient se succéder et suffire à l'écriture puisque, le paradoxe de l'écrivain se joue entre ces deux activités vitales. Néanmoins, il n'est point aisé d'en trouver l'équilibre, de savoir à [End Page 612] quel moment cesser de lire et quand commencer à écrire. Entre savant et artiste, la position de l'écrivain «demeure ambiguë». Tout le long du périple dans la littérature d'autrefois et d'aujourd'hui, Vaillancourt fournit des exemples multiples, autant d'écritures dont la précision historique ou scientifique sont remarquables (Pologne de James Michener), que des textes qui éblouissent par leur sensibilité et leur subtilité dans l'exploration de l'âme humaine, tel Le roi des Aulnes de Michel Tournier. Aussi l'essayiste, reprend-il le stéréotype du jeune écrivain surdoué, sorti de nulle part, qui, en dépit du manque de formation littéraire, finit par concevoir une œuvre remarquable et subversive dont l'inspiration surgit d'un profond sentiment de révolte et d'une vie menée dans la pauvreté et le malheur. Dans ce sens, la destinée de Jean Genet est exemplaire, car, rappelle Vaillancourt, en reprenant le propos du biographe Edmund White : «il [Genet] expulse de sa légende toute trace de ses activités et ambitions littéraires ou intellectuelles antérieures. Cette exclusion permet, naturellement, de privilégier un portrait beaucoup plus pittoresque du jeune vagabond, prostitué et criminel». Cette image de bohème sert à rappeler que l'œuvre littéraire tire sa sève de la vie pleinement vécue, mais également à mettre en relief la figure de «l'autodidacte» qui continue de perdurer. Cependant, aujourd'hui, avec le surnombre d'autodidactes qui s'essaient à la profession d'écrivain, il devient gênant de constater que les auteurs classiques sont oubliés sur les tablettes du fond d'une librairie alors que les vitrines sont occupées...